BREAKING (RE)NEWS DU 13 OCTOBRE 2023 : LE TRILEMME DE LA TRANSITION 

Une fois n’est pas coutume, l’actualité de cette semaine de la transition économique et environnementale est marquée par un mot. Pas n’importe lequel : le trilemme, cher aux économistes du Fonds Monétaire International, qui l’utilisent depuis quelques décennies. Dans son dernier opus, le FMI évoque « le trilemme de la transition » : le climat, la dette et la politique constituent in fine trois objectifs impossibles à atteindre en même temps. Il faut en sacrifier l’un pour atteindre les deux autres. Si l’on choisit la politique et le climat, la dette explose. Si l’on préfère la dette et le climat, c’est la politique qui implose. Et si l’on privilégie la politique et la dette, alors c’est le climat qui souffre. Sans remonter au philosophe grec Epicure et son trilemme sur l’existence ou non d’un dieu bienveillant et omnipotent – l’actualité géopolitique mondiale suggère bien une réponse, mais ce n’est pas le sujet 😉 -, le triangle de la gestion de projet est un exemple classique de trilemme. « Rapide » et/ou « bon » et/ou « pas cher ». Ne cherchez pas : il n’y a pas de zone centrale commune, pas d’intersection entre les trois… Il faut choisir !

Les Echos estiment que cette analyse en trilemme est « très éclairante sur la situation en France » : « la gauche promet une lutte climatique pavée de rose et promet du pouvoir d’achat aux ménages, elle se moque de la dette (…) ; l’extrême droite renonce au climat (…) et jure d’améliorer les revenus ; Emmanuel Macron qui adore les « en même temps » veut tenir les trois objectifs ensemble malgré le trilemme du FMI. » Pour résoudre ce trilemme, nous disent Les Echos, il faut donc tenter un « triple en même temps », seule stratégie qui vaille : « Climat, dette et subventions, les trois ensembles. » Dans Le Monde, Jean Pisani-Ferry évoque aussi cette magie du en même temps recherchée par le gouvernement. Pour sa part, il met en garde contre la foi, excessive selon lui, mise dans « la puissance performative du verbe ». Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites…

En attendant, cette quadrature du cercle, pour rester dans les figures géométriques complexes, semble avoir inspiré la rédaction du projet de loi de finances 2024, surtout dans son volet « dépenses » et singulièrement sa partie « budget vert », présentée hier. Ce budget montre une forte hausse des dépenses « vertes » et une nette baisse des dépenses dites « brunes ». Avec certains effets d’optique. Ainsi la très forte décrue des dépenses dites « brunes » : les dépenses néfastes à l’environnement baisseront certes des deux-tiers, de 33,6 à 13,1 milliards. Mais à eux seuls, les boucliers tarifaires, qui ont lourdement plombé les dépenses en 2023 (8,9 milliards prévus sur l’électricité et 9 milliards sur le gaz), reculeront de 22,6 à 2,2 milliards. De sorte que « hormis ces dépenses exceptionnelles, les dépenses brunes restent globalement stables », reconnait-on à Bercy. Un mouvement peu structurant, donc 😉. Par ailleurs, la ventilation des principaux postes, telle qu’elle apparaît dans les graphiques ci-dessous, montre que l’essentiel des efforts porte sur les énergies fossiles, qui ne constituent, faut-il vous le rappeler, fidèles lectrices et lecteurs de la « Breaking (RE)NEWS », qu’une partie, et pas forcément la plus « lourde », du défi posé par la transition.

Et même là, un angle mort est déjà pointé du doigt : le carburant. Car, précisément, on n’y touche pas, gilets jaunes obligent. Ah, trilemme, quand tu nous tiens 😉.

Pour débuter nos rubriques hebdomadaires, restons en France avec la chasse au gaspi de la semaine qui nous rappelle que, contrairement aux apparences, « winter is coming » : aide à l’achat de thermostats pour contrôler les températures, réduction de la pollution lumineuse, promotion du vélo et du télétravail, … La ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher a annoncé jeudi de nouvelles mesures, toujours « incitatives et non coercitives », supposées faire baisser la consommation énergétique en France. Le détail de ces mesures et mesurettes peut notamment être trouvé dans Le Monde.

Le projet de loi de la semaine est bien connu des lecteurs de la Breaking (RE)NEWS : cela fait quelques mois que l’on vous informe des avancées mesurées de « l’industrie verte ». Une fumée blanche s’est échappée d’une salle réunissant sénateurs et députés réunis au sein d’une CMP (commission mixte paritaire) où ils se sont mis d’accord sur ce fameux projet de loi. Un développement qui réjouit le Sénat, qui a pu apporter sa touche « collectivités locales ». Saluant cet accord, Dominique Estrosi Sassone, nouvelle présidente de la commission des affaires économiques du Sénat, a cependant mis en garde : « ce n’est qu’un tout petit pas vers la réindustrialisation de la France. Nous devons maintenant ouvrir les chantiers structurels de la formation professionnelle, de la compétitivité des entreprises, de la mobilisation du capital‑risque, car c’est tout l’appareil productif qu’il faut mettre en ordre de marche vers la transition écologique ». Un petit pas en effet, au point que Le Monde qualifie ce texte de « vert pâle ». Certains observateurs attentifs estiment que les deux mesures phares répondent à des demandes formulées « sur tous les tons par les industriels, depuis longtemps ». La première consiste à diviser par deux les délais administratifs d’ouverture de site, passant de dix-sept à neuf mois. L’autre mesure est un crédit d’impôt pouvant représenter jusqu’à 40 % de l’investissement pour les usines de batteries, de panneaux solaires, de turbines éoliennes ou de pompes à chaleur. Les treize autres mesures de la loi − création d’un livret d’épargne, réhabilitation de sites, création d’un label, formation… − vont aussi dans le sens demandé par les industriels.

Le rapport synthétique de la semaine concerne la planification écologique à la française, mainte fois évoquée dans cette Breaking (RE)NEWS, avec un document très bien fait, une mine de chiffres intéressants, que l’on peut télécharger ici.

La controverse un peu technique de la semaine et dont l’on n’est pas sûr, chez (RE)SET, qui aime le concret, qu’elle constitue un sujet phare de la transition, concerne la « matérialité », double ou pas double. On vous avait prévenu, c’est technique 😉. D’un côté, vous trouvez Emmanuel Faber, ex-dirigeant charismatique de Danone, qui dans une tribune affirme qu’il « est simpliste » de souhaiter que la matérialité s’étende au-delà du domaine économique ». Désormais Président de l’organisme international chargé de la normalisation comptable extra financière, l’ISSB, il conteste ce faisant les critiques adressées, en Europe, au projet proposé par cet organisme. Critiques parfois véhémentes, dont celles de Jean-Marc Jancovici (entre autres) qui plaide pour la « double matérialité » promue par l’Europe. Derrière ce charabia se cache une différence de philosophie entre américains et européens en ce qui concerne ce dont une entreprise est redevable envers des tiers. Faber plaide pour que les seules informations environnementales qu’une entreprise doive mettre à disposition de ses actionnaires soient celles qui sont susceptibles d’avoir un impact sur la valeur de l’action. Avec cette approche, une entreprise doit faire savoir si un de ses actifs est susceptible d’être atteint par le réchauffement climatique, mais elle n’a pas besoin de dire quelle est son impact, à elle, sur l’environnement. La « double matérialité » suppose de faire les deux. Faber/Janco, dix-huitième round, faites vos jeux ! Concrètement, foin de mots, c’est l’action qui importe : allons-y !

La guerre de la semaine dure elle depuis des années et n’est pas près de se terminer. La Commission européenne s’apprête à valider ces jours-ci le renouvellement d’autorisation du glyphosate pour dix ans, en dépit de scientifiques vent debout contre cet herbicide qui est le plus utilisé dans le monde. Une nouvelle fois, un collectif de chercheurs spécialistes des sols alerte, dans une tribune au « Monde », sur les nombreuses études qui montrent « sans équivoque » les effets délétères du glyphosate sur les vers de terre, puissants alliés d’une agriculture durable. Par ailleurs, on apprend aujourd’hui, « hasard de calendrier », que la nocivité du glyphosate a été au moins reconnue une fois, dans le cas emblématique de la famille Grataloup (malformation d’un enfant in utero suite à une exposition au glyphosate), de ce fait indemnisée. Mais tout cela n’est pas bien grave, ose affirmer Le Figaro, qui doit avoir des informations que d’autres n’ont pas puisqu’il titre sur l’absence de nocivité du glyphosate. En attendant, un premier vote aujourd’hui à Bruxelles n’a pas permis de trouver une majorité pour la reconduction. Certains n’ont pas dû lire Le Figaro 😉. Mais ce n’est que partie remise…

La transition de la semaine qui va être longue et compliquée est celle du secteur maritime : Dans le secteur maritime, on en est loin, très loin, les carburants alternatifs ne peuvent d’imposer que dans la durée. Aujourd’hui, 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre proviennent de ce transport sur les mers. Mais sans changement de comportement et sans investissements lourds, cette part passera à 17% des émissions mondiales d’ici à 2050.

Dans la série rien n’est simple quand on transitionne, la stagnation de la semaine concerne, hélas, le recyclage, dont les chiffres globaux viennent d’être donnés pour 2022. La baisse de la consommation a entraîné la diminution des volumes de déchets collectés, et la concurrence avec des matériaux vierges (plastique, papier) se fait en défaveur des recyclés. Finalement, le marché du recyclage stagne, au mieux. Lors même qu’il devrait se développer rapidement si la France entend atteindre ses objectifs en la matière.

L’éditorial de la semaine est à chercher dans Le Monde, où Stéphane Foucart ironise avec talent sur nos « adorables » « bagnoles ». On s’en souvient, après les sarcasmes sur le « modèle Amish » et le « retour à la lampe à huile », après les vœux pour l’année 2023 marqués par le désormais célèbre « Qui aurait pu prédire ? », Emmanuel Macron a de nouveau lesté sa parole publique d’une petite phrase dont il a le secret. Il « adore la bagnole ».  Ce qui permet d’évoquer un sujet pointu mais pas tant que cela : la  « bagnole de fonction » , niche fiscale pour 2,4 millions de français qui, eux aussi, l’adorent. Et pour rester dans « la bagnole », le projet de loi de finances 2024 s’attaque tout de même vigoureusement à un sujet qui fâche : le SUV (« Sport Utility Vehicle » en « bon français »), soit 47% du marché des automobiles vendues depuis le 1er janvier 2023. Le « double-malus » sera désormais réellement désincitatif, sauf à opter pour le 100% électrique. La bonne idée n’est hélas pas poussée jusqu’à sa conclusion logique puisque on sait, grâce à l’ADEME, que le passage à l’électrique n’est « rentable » en termes d’émissions carbones globales qu’à condition que la « bagnole » concernée soit « petite » et « légère » : même 100% électrique, le SUV reste un mauvais choix !

L’enquête vidéo de la semaine dénonce le rôle de certaines banques françaises, et non des moindres, dans le financement persistant des énergies fossiles, en l’espèce Saudi Aramco, la plus grande compagnie pétrolière mondiale, en contradiction, une fois de plus, avec leurs engagements : 16 milliards de dollars depuis 2019, tout de même.

A propos d’engagements non tenus (on plaisante !), le réseau social de la semaine est TikTok qui est partout et notamment là où on ne l’attendait peut-être pas. Selon les grandes tendances 2023 des réseaux sociaux dévoilé dans le rapport du cabinet Visibrain, les entreprises choisissent de plus en plus TikTok pour évoquer leurs engagements en matière de RSE et, singulièrement, de transition. Pas sûr que le format de ce réseau social aide beaucoup à la lutte contre le greenwashing…

La nouvelle de la semaine qui n’a pas grand-chose à faire là mais on vous en parle quand même concerne Onclusive, leader de la veille médiatique, qui va remplacer plus de la moitié de ses salariés en France par des outils d’intelligence artificielle, Chat GDP et ses « collègues ». D’ici que la Breaking (RE)NEWS soit rédigée par un logiciel il n’y a qu’un pas, que l’auteur de ces lignes -en chair et en os- vivant, nous ne franchiront pas 😉

Le reportage de la semaine concerne Mayotte, département français d’outre-mer, dont on espère que la situation hydrique ne préfigure pas ce qui pourrait un jour se passer dans l’hexagone. Là-bas, « l’eau c’est vraiment de l’or bleu, c’est presque aussi cher que le pétrole » nous raconte Libération. La faute à des installations vétustes -en d’autres termes, des fuites, notamment- et une sécheresse historique.

L’autre (!) reportage de la semaine nous vient d’Inde, autour de l’Himalaya,et c’est encore Libération qui nous explique comment la rupture prévisible d’un glacier par trop « réchauffé » a provoqué le déversement d’un lac d’altitude sur une petite ville de montagne, entraînant une dizaine de morts et 10 000 sans-abris. Une photo vaut mille mots :

Dans le même esprit, le chiffre de la semaine nous est donné par l’UNICEF et c’est 43,1 millions (d’enfants). « En six ans, les catastrophes liées au climat ont entraîné 43,1 millions de déplacements internes d’enfants dans 44 pays », soit « environ 20 000 déplacements d’enfants chaque jour », alerte le Fonds des nations unies pour l’enfance dans un rapport publié aujourd’hui.

La devinette de la semaine dernière était une mesure : « 4805,59 mètres ». Elle aussi avait fait les titres de l’actualité. De quoi s’agissait-il ? L’indice était que l’on parlait plus ici de hauteur que de longueur ! Facile, donc, de deviner que ces 4805,59 mètres constituent la nouvelle mesure officielle de l’altitude au sommet du Mont Blanc, soit environ deux mètres de moins qu’il y a deux ans. L’altitude varie surtout en fonction de la météo, la température dont il n’a échappé à (presque) personne qu’elle est plutôt à la hausse, fait fondre les glaciers, notamment. La tendance depuis 20 ans est assez nette :

La devinette de cette semaine tient elle aussi en un chiffre : 5 millions de mètres carrés. Mais de quoi ? L’indice : ce chiffre pose deux questions. La première sur l’origine « made in China » ou non de… quelque chose. La deuxième sur le zéro net artificialisation des sols. Là, vraiment, vous êtes aidés !